Le nucléaire civil connaît un renouveau mondial. Dans ce contexte, une startup française de 40 personnes vient de réaliser ce que peu d’acteurs parviennent à faire : convaincre EDF, le premier électricien européen, d’entrer à son capital. Derrière ce signal se lit une conviction industrielle forte sur une technologie que la France maîtrise depuis cinquante ans, mais dont le développement industriel avait été suspendu faute de financements suffisants.
Décryptage par les experts d’Auris Finance, conseil en fusion-acquisition et ingénierie financière.
La deeptech aixoise Otrera a bouclé sa deuxième levée de fonds de 17 millions d’euros, où EDF a rejoint les contributeurs historiques. De quoi sécuriser la phase d’avant-projet détaillé de l’usine de composants pour réacteurs nucléaires de quatrième génération à Cherbourg-en-Cotentin, d’ici 2028.
Ce financement, composé de fonds propres et de subventions du programme France 2030, réunit un consortium d’actionnaires stratégiques : Groupe ADF, Groupe EDF, Isospin Exergon, Ingerop, Fortil Group, Normandie Participations, Onet Technologies, Groupe REEL et SNEF / Ekium.
Otrera, spin-off du CEA qui veut réinventer le réacteur nucléaire
Otrera est un spin-off du Commissariat à l’Énergie Atomique, fondé par Frédéric Varaine, ancien chef du programme Astrid au CEA. Son équipe est issue des programmes Astrid, Phénix et Superphénix, c’est-à-dire qu’elle concentre l’essentiel de la mémoire industrielle française sur les réacteurs à neutrons rapides, une technologie que la France maîtrise depuis les années 1970 mais dont le développement avait été suspendu. Les fondateurs ne cherchent pas à reproduire ce qui a été fait avant. L’expérience accumulée leur a permis de faire des choix technologiques différents, précisément ceux qui manquaient pour rendre la filière industriellement viable.
Ce que développe Otrera se distingue des centrales nucléaires actuelles sur trois points fondamentaux : beaucoup moins de déchets radioactifs à longue durée de vie, la capacité à utiliser le combustible usé d’autres réacteurs, et un meilleur rendement énergétique. Le refroidissement au sodium, plutôt qu’à l’eau, permet d’atteindre des températures plus élevées et donc ces performances. L’usine de Cherbourg fabriquera les composants les plus critiques : cuves, échangeurs de chaleur, pompes électromagnétiques et barres rotatives de contrôle. Le démonstrateur Otrera-One, de 200 MWth, est prévu sur un site du CEA à Marcoule ou Cadarache dès 2032.
Un tour de table qui dit plus que son montant
Ce qui distingue cette opération, c’est la nature des investisseurs réunis. Otrera n’a pas levé auprès de fonds financiers généralistes. La société s’est constitué un consortium 100 % français de neuf actionnaires stratégiques, combinant industriels du nucléaire, fonds régionaux et opérateur énergétique national.
L’entrée d’EDF au capital est le signal le plus fort. Le premier électricien européen entre au capital pour la première fois depuis plusieurs années sur ce type de technologie. Son directeur technique Bernard Salha a confirmé qu’EDF « accompagne les travaux de R&D autour des réacteurs rapides refroidis au sodium et suit l’évolution de cette technologie ». Un acteur de la dimension d’EDF ne prend pas de participation dans un projet qu’il ne juge pas industriellement crédible.
La Région Normandie est également entrée au capital en qualité d’actionnaire minoritaire et a versé une subvention de 1,5 million d’euros. L’achat du terrain est prévu en 2026, les travaux de construction doivent démarrer en 2027 et la livraison du site est annoncée pour fin 2028, avec une production attendue dès 2029. À terme, environ 600 emplois qualifiés pourraient être créés autour de l’usine de Cherbourg-en-Cotentin.
Une feuille de route financière structurée vers l’industrialisation
En décembre 2024, Otrera avait bouclé son premier tour de 2,5 millions d’euros. Cette deuxième levée de fonds de17 millions d’euros consolide la trajectoire. Otrera annonce d’ores et déjà son intention de lancer, d’ici la fin 2026, une nouvelle levée de fonds d’au moins 40 millions d’euros destinée à financer la montée en TRL, c’est-à-dire en niveau de maturité technologique, des composants critiques, la poursuite des études d’ingénierie et l’accélération du projet d’usine.
Cette trajectoire reflète le modèle de financement propre aux deeptech industrielles à capital intensif : chaque tour finance l’étape suivante de validation, qui elle-même ouvre l’accès au tour suivant. La présence d’acteurs industriels au capital à chaque étape réduit le risque perçu par les investisseurs entrants et crée une validation commerciale implicite. La question qui se posera à horizon 2027, une fois le démonstrateur en phase de construction et l’usine lancée, sera celle du financement de l’industrialisation à grande échelle et du rôle qu’y joueront les partenaires industriels déjà au capital, au premier rang desquels EDF.
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